L’envers de la lune

De la lune,
suspendue au silence des nuits,
à l’aide d’une échelle infinie
tressée de rêves et de vertige,
je descends sous les nuages,
lentement,
comme une pensée qui hésite.
Je traverse les brumes,
frôle des oiseaux endormis,
effleure des étoiles fatiguées
qui s’effacent dans le matin.
En bas,
il y a la plage.
Une plage abandonnée,
où la mer, retirée,
ne laisse derrière elle
que des trous noirs d’eau morte,
des miroirs brisés
où le ciel refuse de se reconnaître,
où flotte la déraison,
lourde et immobile.
Le vent parle bas,
de peur de réveiller quelque chose.
C’est là que je le vois.
L’enfant.
Il creuse.
Avec obstination,
avec gravité,
comme on cherche une réponse
qu’on ne comprend pas encore.
Il creuse pour se rassurer,
pour donner une forme à l’invisible,
pour toucher l’autre bord,
celui qu’on devine sans jamais l’atteindre.
Ses doigts s’enfoncent dans le sable humide,
et chaque poignée arrachée au sol
semble rapprocher un monde caché.
Il dit — sans parler —
qu’au fond,
il y a des gens
qui marchent à l’envers,
les pieds dans le ciel,
la tête pleine de mer,
et des rêves qui tombent vers le haut.
Je le regarde croire.
Je le regarde creuser
jusqu’à oublier la peur.
— Tu cherches quoi ?
je demande.
— Le passage,
répond-il.
Sa voix m’est familière.
Je m’approche.
Ses gestes,
son obstination,
ce silence plein de questions —
je les connais.
Alors il lève les yeux.
Et je me reconnais.
Il creuse pour moi,
pour ce que j’ai oublié,
pour ce monde à l’envers
où grandir
a tout déplacé.
Puis,
presque sans prévenir,
la mer recommence à respirer.
L’eau se lève,
douce d’abord,
puis décidée,
effaçant les traces,
refermant les blessures du sable,
reprenant ses secrets.
L’enfant s’arrête.
Alors je lui prête mon échelle.
Il ne me demande pas pourquoi.
Il lève les yeux vers moi,
puis vers l’échelle,
qui tremble encore
entre ciel et terre.
Il comprend avant moi :
il faut s’échapper du triste sort.
Alors,
les mains encore pleines d’horizons,
le cœur battant d’inconnu,
il saisit les barreaux
et commence à grimper.
Un pas,
puis un autre,
laissant derrière lui
les trous, la peur
et les mondes inachevés.
Et moi,
restée entre deux silences,
je le vois s’élever,
devenir point,
puis lumière,
puis presque rien…
Jusqu’à ce qu’il rejoigne la lune,
là où tout recommence,
là où l’on oublie de tomber.
Il ne reste que moi,
entre le ciel et l’eau,
à cet endroit fragile
où l’on comprend enfin :
ce que l’on cherche en profondeur
nous attend en hauteur.
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