Ne pas être ça

Ne pas être ça

 

Mes paupières à demi-clos,
  en mode économie d’énergie.
  La cafetière soupirait,
  les craquelins avaient le goût
  d’un bulletin de vote oublié.
  J’ai avalé la matinée
  sans la mâcher,
  sans y penser.

Dans la rue,
  un homme promenait sa conscience en laisse.
  Elle tirait.
  Un peu.
  Les passants avaient des angles droits,
  des sourires en papier carbone,
  des gestes copiés-collés sur leurs portables
  qu’ils repliaient le soir,
  soigneusement.

J’ai croisé une poubelle
  qui triait les gens :
  les recyclables d’un côté,
  les vivants de l’autre.
  Je suis passé.
  Sans demander.
  Dans quelle catégorie je tombais.

Au travail,
  j’ai signé des documents invisibles
  avec une encre qui effaçait mes doigts.
  On m’a félicité
  pour ma régularité cardiaque,
  pour ma capacité à ne pas déborder.
  On m’a remis un certificat :
  “Vie réussie sans incident notable.”
  Je l’ai accr
oché
  au-dessus du vide.

Le ciel a été remplacé par un plafond aux normes.
  Les murs respiraient pour moi.
  Un nuage a tenté de s’échapper,
  il a été licencié
  pour insubordination.
 

J’ai mangé une idée tiède,
  servie avec une sauce de compromis.
  Elle s’est tenue dans mon estomac,
  comme tout le reste.
  Alors j’ai regardé ailleurs —
  c’est-à-dire nulle part.
 

Le soir,
  ma maison m’a reconnu
  et m’a avalé doucement.
  Les murs m’ont félicité
  pour ma performance d’existence.
  Puis la nuit est venue,
  avec ses dents en mousse,
  et elle a mâché lentement le monde
  sans bruit.
  Au loin,
  quelque chose s’effondrait —

  peut-être une forêt,
  peut-être une vérité,
  peut-être moi.
 

Mais tout était conforme.
  Alors j’ai éteint la lumière
  pour ne pas déranger l’obscurité.
 

Et dans le noir,
  j’ai entendu une voix minuscule
  coincée entre deux respirations :
  “Tu pourrais ne pas être ça.”

                                                                       Je l’ai triée. Et jetée.

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