Voyage dans l’immobile

 

Voyage dans l’immobile

21 encrage

Quand la poésie s’invite
 dans un matin fragile,
 sur l’échancrure d’une épave d’acier,
 un bateau échoué
 se met à respirer autrement.

Sous les nuages déchirés
 il tranche encore l’horizon
 de ses épaules de métal,
 figé dans une lumière pâle,
 géant portant dans ses flancs
 le poids des tempêtes avalées.

Son armure dressée contre le ciel
 s’apprête à un départ sans retour,
 chargée d’une mémoire trop lourde.
 La rouille y trace ses constellations —
 cicatrices du monde,
 ports noyés de promesses industrielles,
 routes droites, sans détour,
 qui fendaient la mer
 c
omme une phrase d’ordre.

Puis le vent tombe.
 La mer devient miroir.
 L’acier, immobile dans sa gloire usée,
 recueille le ciel dans ses creux,
 boit la couleur des nuages
 et flotte comme une pensée
 que personne ne peut ancrer.

Alors, dans son flanc ouvert,
 une main invisible plie la lumière.
 L’épave devient source.
 Naît un bateau de papier,
 en blancheur fragile,
 qui ne connaît ni tempête
 ni profondeur, ni ancre,
 seulement le vent doux.

Il ne transporte rien
 sinon des secrets d’enfance,
 des rivières dessinées au crayon,
 la pluie qui devient océan,
 et les départs inventés
 sur une flaque d’eau.

L’acier affrontait la tempête,
 le papier invente le voyage.
 Sur ce rivage suspendu
 le lourd apprend du fragile :
 le bateau d’acier, immobile,
 abrite un départ.

Et le bateau de papier, minuscule,
 contient l’infini.

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