Voyage dans l’immobile

Quand la poésie s’invite
dans un matin fragile,
sur l’échancrure d’une épave d’acier,
un bateau échoué
se met à respirer autrement.
Sous les nuages déchirés
il tranche encore l’horizon
de ses épaules de métal,
figé dans une lumière pâle,
géant portant dans ses flancs
le poids des tempêtes avalées.
Son armure dressée contre le ciel
s’apprête à un départ sans retour,
chargée d’une mémoire trop lourde.
La rouille y trace ses constellations —
cicatrices du monde,
ports noyés de promesses industrielles,
routes droites, sans détour,
qui fendaient la mer
comme une phrase d’ordre.
Puis le vent tombe.
La mer devient miroir.
L’acier, immobile dans sa gloire usée,
recueille le ciel dans ses creux,
boit la couleur des nuages
et flotte comme une pensée
que personne ne peut ancrer.
Alors, dans son flanc ouvert,
une main invisible plie la lumière.
L’épave devient source.
Naît un bateau de papier,
en blancheur fragile,
qui ne connaît ni tempête
ni profondeur, ni ancre,
seulement le vent doux.
Il ne transporte rien
sinon des secrets d’enfance,
des rivières dessinées au crayon,
la pluie qui devient océan,
et les départs inventés
sur une flaque d’eau.
L’acier affrontait la tempête,
le papier invente le voyage.
Sur ce rivage suspendu
le lourd apprend du fragile :
le bateau d’acier, immobile,
abrite un départ.
Et le bateau de papier, minuscule,
contient l’infini.
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